"Les Moines de Shaolin" 

ou "Le Paradoxe de la Chine"


Des hauteurs brumeuses du Mont Song, dans la province du Henan à l’est de la Chine, le monastère Shaolin et ses moines maîtres ès-kung fu a exercé une fascination particulière à travers les siècles. Entouré d’un tourbillon de légendes et de mystères, la célébrité du temple a traversé les frontières de la Chine grâce à Hollywood et Jet Li. The Hindu, quotidien Indien anglophone, a envoyé son correspondant en Chine enquêter sur place…

Dans l’imaginaire populaire, Shaolin est synonyme de discipline rigide et de profonde spiritualité du Bouddhisme Zen.
Mais, conformément à l’esprit de la nouvelle Chine, Shaolin aujourd’hui est une entreprise bien huilée, avec des moines dirigeants titulaires de MBA, réglant les affaires de management du temple au téléphone cellulaire, coiffé par un abbé sue la presse locale appelle le « CEO (Chief Executive Officer) de Shaolin ».

Shi Yongxin, l’abbé, peut-être vêtu de robes jaunes, porter au cou de lourds chapelets, la boursouflure de son téléphone se voit à travers les plis de sa robe, et il distribue des business cards vantant le site web du temple. A Shaolin, le Bouddhisme est un big business.
« Autrefois, les moines vivaient de la culture. Aujourd’hui nous nous reposons sur le tourisme. La publicité a toujours été partie intégrante du Bouddhisme. Par quel autre moyen pouvons-nous diffuser la philosophie Bouddhiste dans le monde ? »
dit-il.
Parmi les innovations de Shi, il y a le premier site web sur le temple, installé en 1996, quand peu de gens dans le pays avaient ne serait-ce qu’entendu parler d’Internet. In 1997 il engagea des avocats pour protéger la marque Shaolin.
L’abbé envoya des moines jusqu’alors cloîtrés dans le monde entier pour faire des démonstrations d’arts martiaux, et encouragea d’autres à apprendre les langues étrangères et à aller à l’étranger pour étudier l’administration et l’économie.
Selon lui, la moitié des 200 moines parle une langue étrangère. L’Anglais, le Coréen et le Japonais sont les plus populaires.
La dernière aventure commerciale de l’abbé est la production d’un tournoi international d’arts martiaux télévisé. Le vainqueur sera la vedette d’une série de films dans laquelle le temple va investir.
« Shaolin a été le sujet de tant de films, mais aucun ne rend le véritable esprit de notre temple, » dit Shi. Il prétend que la raison de l’entrée du temple dans le cinéma est la volonté de révéler l’aspect spirituel du Bouddhisme plutôt que de faire des films de kung-fu de type Hong-Kong ou Hollywood.
Mais dans le temple lui-même, cette spiritualité est difficile à rencontrer. Un armée de touristes fourmille autour de Shaolin, ou l’entrée coûte100 yuans (US$12.50). La billeterie (plus d’un million de visiteurs en 2005), combiné avec les autres business du temple représentent « plusieurs dizaines de millions de yuans, » selon Shi.
Les apprentis moines doivent choisir à 18 ans s’ils veulent rester au temple comme moines confirmés. Ceux qui restent sont divisés en deux groupes : les moines doués pour les démonstrations de kung fu, et ceux qui souhaitent se consacrer à la théologie et à la méditation.
Shi Yanjie, 22ans, qui vint à Shaolin à 12 ans, a choisi la première voie, la plus populaire. Il dit qu’il est content d’être moine, parce que cela lui permet de voyager. Il a participé à des spectacles en Angleterre, aux US, en Italie et en Suisse. Le jeune moine pratique le kung fu pendant 5 à 6 heures par jour. La méditation prend environ une heure, dit-il.

Dengfeng, la ville la plus proche du temple, est encombrée de 80 écoles d’arts martiaux, où plus de 40,000 élèves de toute la Chine et de l’étranger étudient le style Shaolin.
A l’Epo Shaolin Training College, des portraits de Josef Stalin et de Karl Marx ornent la salle. Les 6,500 étudiants vont de 4 à 21 ans, et rêvent de devenir stars de cinéma, bien qu’il soit plus courant de finir comme vigile. La majorité est d’origine modeste, mais leurs parents payent 10,000 yuans ($1,250) par an pour les envoyer à l’école des stars.

Shi Yongxin est aussi à l’aise à commenter Mao qu’il l’est pour Bouddha. Dans un pays officiellement athée, il est impossible pour une figure religieuse à succès de rester apolitique. Ainsi Shi est député au Congrès National du Peuple. Il aime à parler du rôle du Bouddhisme dans la promotion de la « société harmonieuse », le mot d’ordre favori du Président Hu Jintao.
Alors que la Chine doit faire face au fossé qui se creuse entre les bénéficiaires et les perdants de la libéralisation de l’économie, les autorités ont pour priorité d’équilibrer les intérêts des différentes couches de la société. L’idée de la « société harmonieuse » est ainsi un effort pour ressouder le tissu social qui s’effiloche.
Dans cette tentative le gouvernement encourage la renaissance de la religion, en particulier le Confucianisme et le  Bouddhisme. « Le Bouddhisme aide les gens à être content de ce qu’ils ont, au lieu de rêver d’avoir plus. Il donne aussi la force de faire face à l’advesité, » dit Shi. Une recette parfaite, semble-t-il pour les problèmes politiques et sociaux de la Chine.Ainsi, le même temple qui avait été sévèrement endommagé par les Gardes Rouges durant la Révolution Culturelle, quand le Bouddhisme était considéré comme inextricablement lié à l’impérialisme féodal de la Chine du passé, a été, aujourd’hui, complètement restauré par le gouvernement provincial.
Les moines qui furent traînés dans les rues pour être flagellés en public, sont maintenant fêtés, et le kung fu qui a été interdit comme pratique décadente, est maintenant considéré comme une voie vers une vie meilleure.
Shaolin aujourd’hui est une soupe de religion et de commerce. Certains penseront que c’est contradictoire, mais le paradoxe n’est-il pas l’essence du Bouddhisme Zen ?

(Source : Pallavi Aiyar pour The Hindu du 20.05.2006)

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